“La simple préexistence des choses nous les fait préférer aux réalités alternatives”

Matthew Hutson

Cet article se concentre sur l’aviation civile dans le cadre des loisirs, principalement par des Occidentaux, et n’aborde pas les déplacements dans le cadre du travail, d’une urgence, ni l’usage de l’avion par les entreprises (pour le transport de marchandises, par exemple), ni la Défense. 

Ah, l’avion… Ce sujet est complexe à aborder, parce qu’en apparence, il semble dépasser les considérations écologiques, qu’on voit souvent comme étant extérieures à nous et facultatives, et va toucher directement là où ça fait mal: la manière dont nous vivons et menons nos vies, et les choix que nous faisons au quotidien (en particulier lorsque nous n’avons pas l’impression de faire un choix).

C’est un sujet dont il est compliqué de sortir intact en tant qu’auteur, tant il est difficile de mettre suffisamment les formes pour ne pas donner au lecteur une impression de jugement entre les lignes. C’est un numéro d’équilibre.

Et c’est un sujet capital qui ouvre sur bien d’autres thèmes que la question des transports.

Nous faisons partie de l’environnement.

Quelle que soit notre action, petite ou grande, elle a des conséquences, petites ou grandes, positives ou négatives, sur l’environnement.

Nous existons dans l’environnement, dans la nature, pas à l’extérieur, pas en dehors.

Les problèmes environnementaux actuels sont des problèmes de mode de vie et de société, résultants de la façon dont nous vivons nos vies tous les jours, dans nos actions quotidiennes, qu’on soit un individu, une entreprise ou un décisionnaire.

Et le débat entre usage de l’avion et respect de l’environnement illustre bien ce lien.

L’usage de l’avion est-il un droit?

 

L’usage de l’avion s’est démocratisé depuis les années 1960 (pour une partie de la population mondiale, actuellement environ 10%) et l’aviation civile est en perpétuelle croissance, même si ça se tasse un peu ces dernières années. 

Aujourd’hui, les prix de plus en plus bas font qu’il est beaucoup moins cher de prendre l’avion pour un Paris-Bordeaux qu’un train, et les companies low-cost rendent ce moyen de transport accessible à une frange de la population occidentale de plus en plus large.

Les vacances, depuis quelques décennies, sont devenues synonymes de partir de chez soi, et aller loin, de préférence au soleil, dans un pays exotique. 

Parallèlement à ce changement de paradigme, la culture des célébrités, dans laquelle les vedettes de cinéma et de la musique font figures de modèles de réussite, a pris une place de plus en plus importante dans notre société et notre imaginaire. En Occident, s’il y a bien une façon de se sentir d’une classe sociale supérieure, d’avoir l’impression d’avoir “réussi”, c’est en prenant l’avion. Cette vision du monde est souvent renforcée par les films, les séries, les médias.

L’avion a bien entendu un usage pratique, pour les urgences par exemple, et il raccourcit le temps et permet d’aller plus loin, plus vite, parfois pour de très bonnes raisons.

L’avion a ses bons côtés, il ne s’agit pas de les remettre en cause ici.

Comme d’habitude, le problème, c’est l’usage qu’on en fait.

Parce que prendre l’avion pour partir en vacances deux semaines à l’autre bout de la Terre, c’est un choix, un privilége, un luxe, et non un droit.

Et c’est un choix qui implique tout le monde (on va voir ça un peu plus bas), pas seulement celui qui le fait.

On entends souvent dire qu’un aller-retour par an, ce n’est pas si grave que ça, si on fait attention le reste du temps.

Premièrement, il faudrait définir précisément le mode de vie quotidien exact qui permet de compenser un vol aller/retour en long courrier et sa cohorte de conséquences.

Deuxièmement, ce rythme est parfaitement artificiel, arbitraire et repose sur des rationnalisations statistiques du style “la planète peut nous offrir tant de ressources par an”, du coup on a “bien le droit de faire un écart”.

Là, on ne pense qu’à son impact à soi.

Or, un petit geste repété par des millions de personnes n’est plus un petit geste.

Troisièmement, c’est le reflet d’une forme de rationnalisation

Typiquement, quand on prends l’avion en connaissance de cause, pour un trajet facultatif (des vacances), on oublie qu’il vaut mieux prévenir que guérir, on oublie le principe de précaution, et on y va quand même.

Or, ces dernières années, c’est devenu de plus en plus difficile de ne pas savoir. C’est vrai que l’impact de l’avion sur l’environnement n’est pas assez connu par ses usagers, c’est indéniable.

Mais il y a aussi un autre paramètre qui nous aide à rationnaliser: la compensation carbone.

Pourquoi la compensation carbone ne te permettra pas de sauver l’environnement

 

Un avion, ça émets bien d’autres choses que du C02: du monoxyde d’azote, des hydrocarbures, du dioxyde de souffre… Ces substances ont des conséquences sur la santé, la pollution de l’air repésentant 50 000 morts prématurées en France par an.

Le carbone est le seul paramètre évoqué la plupart du temps pour déterminer à quel point une activité ou un objet sont écologiques: l’impact d’un trajet, de la fabrication d’un bien, les émissions d’une voiture au kilomètre…

Mais se concentrer sur ce paramètre nous fait oublier l’essentiel.

Pour commencer, la compensation n’est pas une solution aussi efficace que ça pour réparer les dégâts.

L’idée de base est simple:

– L’augmentation de la concentration en C02 atmopshèrique est considéré comme un des principaux coupables du changement climatique actuel.

– La solution: planter des arbres, puisque lors de leur croissance, ils absorbent du C02 atmosphèrique.

Facile, non?

En fait, les choses sont un peu plus complexes que ça.

Dans les grandes lignes:

  • Selon le climat, l’écosystème, les espèces, l’état des sols etc. la capacité de stockage d’un arbre et d’une forêt ne sont pas toutes les mêmes.
  • Il faut veiller à planter les bonnes espèces aux bonnes latitudes.
  • La capacité d’un arbre à vivre sur le long terme, et donc de continuer à stocker du C02, dépends de l’écosystème dans lequel il se trouve (les autres espèces animales et végétales, et le milieu minéral). Or, les arbres replantés sont souvent replantés en monocultures ou dans des écosystèmes bien plus pauvres, sujets, par exemples, aux maladies. Résultats: ils vivent moins bien, moins longtemps, captent moins de C02 que prévu.
  • Il ne suffit pas de planter, il faut aussi faire le suivi pour s’assurer que l’arbre survive sur la durée.
  • La surface à planter est considérable (1 000 milliards d’arbres, selon une étude publiée dans Science).
  • Le GIEC lui-même affirme que planter des arbres n’est pas suffisant pour résoudre la crise climatique (ici)
  • Il faut plutôt mettre fin à la déforestation que faire de la reforestation. Comment? Par exemple, en revoyant sérieusement sa façon de consommer et en cessant d’acheter des produits qui viennent de l’autre bout du monde.

Quand on compense une destruction par une restauration artificielle, on remplace quelque chose qui fonctionne très bien par une version simplifiée qui périclite rapidement et fonctionne moins bien; et donc qui ne compense absolument pas, dans son ampleur, la destruction précédente.

Une histoire de conscience

Quand tu paies pour planter des arbres pour “compenser” ton vol, tu ne compenses pas autant qu’il serait souhaitable.

Tu as juste moins mauvaise conscience.

C’est ce qu’on peut rapprocher de cette étude dans une crèche israélienne sur le retard des parents le soir.

Les chercheurs se demandaient si en appliquant une petite amende aux parents retardataires, les retards diminueraient.

Ils se sont rendu compte que c’était tout le contraire qui s’était passé, comme si l’amende leur donnait un droit à être retard (qu’on peut comparer au “droit à polluer” implicite de la taxe carbone).

En effet, au lieu de se reposer sur de la honte sociale, le contrat social, la norme, pour inciter à être à l’heure, on a créé, avec l’introduction d’un paramètre et d’un outil économique, une façon d’avoir bonne conscience avec un comportement habituellement socialement mal accepté.

Ce qui est intéressant, c’est que ce comportement a continué même après la fin de l’expérience: c’était devenu la norme d’être en retard.

Exactement comme la taxe carbone.

Car quand on pollue, on pollue pour tout le monde. Quand on fait sciemment, en ayant le choix, quelque chose qui favorise le changement climatique, on pénalise tout le monde, soi y compris.

Avec la taxe et la compensation carbone, on détruit le contrat social qui nous rendait, volontairement ou par obligation, un minimum altruiste, ou du moins conscient du regard de nos pairs.

Le carbone n’est pas tout

D’autre part, il n’y a pas que le carbone et le changement climatique dans le problème de l’urgence écologique actuelle.

Je cite Aurélien Barrau, dans une interview pour Brut, liée en bas:

“[…] On se focalise sur le réchauffement climatique […], mais par rapport au grand problème, qui est celui de notre avenir commun, le réchauffement climatique, ne l’oublions pas, n’est qu’un élément parmi d’autres. Et, en effet, je crois qu’il est tout à fait essentiel qu’on parle des autres éléments catastrophiques, parce que j’aimerais insister sur le fait, que le constat que nous venons d’établir, à savoir le fait qu’au long des quarante dernières années, soixante pourcent des animaux sauvages ont disparus […], dans cet état de fait, le réchauffement climatique n’a pratiquement joué aucun rôle. Ce que je suis en train de dire, c’est que quand bien même, la température ne s’élèverais pas d’un seul degré, nous serions quand même dans une situation catastrophique. [..] Et la première raison de ça, c’est effectivement l’expansionnisme humain. Nous avons transformé le monde en un immense parking de supermarché, et les animaux non humains, avec lesquels nous sommes en symbiose […] n’ont tout simplement plus de place pour vivre.

Ce que tu dois retirer de cette citation, ce n’est pas du climatosceptisme (puisque ce n’est pas du tout ce qui est dit).

Ce que tu dois comprendre, c’est qu‘on se focalise trop sur le CO2 en oubliant tout le reste: la destruction des habitats, la chute de la biodiversité, la disruption des cycles biogéochimiques, les pollutions de l’eau, de l’air, des sols; l’appauvrissement des sols, les inégalités grandissantes, la disparition des langues et des cultures, les déchets, le plastique…

Pour résumer, le problème de l’avion, ce n’est pas que le C02.

Que faire, alors?

Poser un regard neuf sur la façon dont on vis sa vie

 

Il y a plusieurs façons d’aborder ça.

Premièrement, se demander si on adhère réellement, et non par habitude, à l’idée que vacances = départ.

Est-ce que tes dernières vacances lointaines t’ont apporté des choses positives? Est-ce que tu ne pourrais pas les récréer plus près de chez toi?

Par ailleurs, est-ce que ces vacances sont une soupape de décompression qui te permettent de fuir ton quotidien? Est-ce que tu ne peux pas te sentir bien au quotidien, c’est à dire les autres 47 semaines de ton année? Est-ce que ça vaut le coup, cette équation 5 semaines de soulagement, contre 47 semaines de pénibilité? Est-ce que tu ne peux pas vivre autrement? Est-ce que tu as à ce point besoin d’oublier ton quotidien, en ayant autant besoin d’évasion?

Est-ce que c’est comme ça que tu veux passer ta précieuse et unique vie? 

C’est pour ça que je mets à ce point en valeur l’idée de l’éco-épanouissement. Quand on fait ce qui est bon pour soi, on fait ce qui est bon pour la planète.

Mon second point, c’est que pour aller loin, il y a deux solutions: soit aller plus vite (l’avion), soit avoir plus de temps.

Quand on a plus de temps, on peut voyager plus lentement (en train, en vélo, à pieds, en voilier, en planche de skate…).

Et pour avoir plus de temps, il faut regarder ce à quoi on occupe son temps, maintenant.

Oui, tu auras problablement besoin de changer ton regard sur la vie et ta façon de la vivre.

Tu devras revoir ton rapport au travail, à l’argent, à la famille, à la sécurité.

C’est très transformatif.

Et c’est pour ça que c’est si polarisant, ce sujet de l’avion: parce qu’on sent bien qu’en filigrane, il y a une remise en question totale de la façon dont nous vivons, et l’inconfort et la peur du changement et de l’inconnu qui va avec.

 

Tu es infiniment plus capable que tu ne l’imagines.

Chacun de tes gestes compte.

Et maintenant, c’est à toi !

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>>>> Si tu ne prends plus ou pas l’avion: comment voyages-tu? Est-ce que tu as l’impression de te priver?

>>>> Si tu n’arrives pas/ne peux pas arrêter l’avion: qu’est-ce qui t’en empêche? De quels conseils aurais-tu besoin?